6

Qui voit quoi ?

La photo choisie par Leil :

nuages1

– Hé, pousse pas ! Il y aura de la place pour tout le monde. C’est bon !

– Ah, ça fait du bien une petite pause. On est bien là, à la fraîche ! Alors, qu’est-ce que tu vois ?

– Pour l’instant, pas grand chose…

– Oh, si, regarde, là, vers la gauche…

– Oui, tu as raison, un homme !

– Il est drôle. On dirait bien qu’il a un chapeau sur la tête.

– Non, c’est plutôt une perruque.

– Tu as raison. Mais, attends, il a bougé…

– A sa place, je vois des pâquerettes.

– Heu, c’est pas pour dire, mais, elles ont l’air un peu écrasé tes pâquerettes !

– Que veux-tu, il était trop gros notre bonhomme !

– Je crois, qu’on va devoir y aller…

– Bein pourquoi ?

– Le vent se lève. Le spectacle est fini !

– Oh, non, c’est toujours pareil ! Dès que la météo change, on doit déguerpir !

– C’est le tour des nimbostratus. Nous ne sommes que de pauvres cumulus…

6

Souvenirs

Un visage et de la couleur… la photo choisie par Leil cette semaine m’a laissée un peu insensible. Et finalement ça :

« Oui, très bien, oui, je reste en ligne. Oh non, les 4 saisons… Ça m’horripile. Un morceau pareil est devenu détestable. Ils auraient pu l’utiliser pour une pub pour du papier toilettes, ça aurait eu le même effet. D’ailleurs, ils ne l’ont pas fait ? … Non, c’est « Colchiques dans les prés ». Bon, j’attends… Pourvu que ce soit bon….

Oui, allo, oui, c’est moi-même. Alors, vous avez reçu la photo ? Oui ! Oh Formidable ! Elle est parfaite n’est-ce pas ? L’arête du nez, la couleur des yeux, l’ourlet des lèvres… Oui, tout est bien visible. Je trouve que même le velouté de la peau est perceptible. Bon, alors, dites-moi, vous pouvez faire quelque chose ? Oh, sûrement ! Ne soyez pas si modeste ! On m’a dit que vous étiez le meilleur. Madame Duplat qui m’a chaudement vanté vos mérites ne tarit pas d’éloges sur vous depuis que vous avez travaillé pour elle. Mais, parlons de mon cas ! Alors qu’en dites-vous ? Ne me faites pas languir plus longtemps… Allo ? Allo !… Oui, je suis toujours là. J’ai cru que nous avions été coupés : je ne vous entendais plus ! Bon, votre verdict ? Pardon ! vous plaisantez j’espère ! Il y a très peu de choses à faire, je vous le rappelle ! Oui, je vous en avais parlé, je veux juste la retrouver. Comment impossible ? J’avoue je ne comprends pas ! Vous avez tout sous la main : le matériel sophistiqué, vos doigts d’or… Moi, je vous fournis, l’architecture. Quoi, le temps ? Oui, forcément le temps ! J’avais 20 ans sur cette photo alors forcément le temps a fait son oeuvre. Mais, je suis persuadée que vous pouvez me faire retrouver cet ovale, cette douceur. Comment non ? Mon âge ? Là n’est pas la question. J’ai 65 ans à peine. Je suis dans la pleine force de l’âge ! Ce ne sont pas deux ou trois coups de bistouri qui m’effraient ! Quoi un psy ? Vous me traitez de folle en plus ! Vraiment votre réputation est usurpée docteur.

Quel malotrus ! Me parler de mon âge ! Vraiment les hommes sont tous des butors. »

10

Soeurs

Elle est drôlement belle la photo choisie par Leil cette semaine.

robes

Moi j’en ai assez. Maman elle me dit toujours « sois gentille avec Marie, elle est différente ».

Mais, moi, j’en ai quand même assez. Tout le monde nous regarde quand on est ensemble. Elle est plus grande que moi mais, ça se voit qu’elle est plus petite. Dans sa tête.

Marie, elle rigole toujours. On peut pas jouer ensemble à, certains jeux. Les poupées ça va mais les cartes, pas question. Marie, elle va pas dans la même école que moi. Elle va au centre. Toute la semaine. Elle revient le vendredi. Maman alors, elle change. Pendant la semaine, elle s’occupe de moi, elle me fait des câlins, mon gâteau préféré. Le vendredi soir, elle me regarde moins, elle s’occupe de Marie. Elle coupe se viande, elle lui donne son bain. Moi, je fais déjà ça toute seule alors que je n’ai que 8 ans.

Marie, elle a 10 ans. Je l’aime beaucoup. C’est ma grande soeur. C’est quand même moi qui la protège quand Lucas se moque d’elle, quand la boulangère comprend pas ce qu’elle dit, quand on va écouter les lectures à la bibliothèque.

Aussi quand Mamie nous invite à goûter et que Marie se met à se balancer parce qu’elle a un peu peur de Gaston, le chat de Mamie. Alors, moi, je lui prends la main. Je cache mon pouce dans celle de Marie. Comme un oiseau dans un nid. Marie, elle me  regarde. Elle me sourit. Elle devient presque comme moi.

Mais, là, quand même, j’en ai assez. Maman m’avait acheté une jolie robe cette semaine. Je trouve que c’est comme une robe de grande. Même Lucas il a dit que j’étais jolie. Mais, quand on s’est levées ce matin. Maman a appelé Marie et lui a dit qu’elle avait un cadeau pour elle. Une robe presque comme la mienne.

Moi j’ai un peu pleuré. Maman elle a dit que ce n’était pas très gentil d’être jalouse. Marie aussi avait le droit à des cadeaux. Toute la semaine elle était toute seule dans son centre alors que moi j’avais papa et maman. Alors, j’ai plus rien dit.

Mais, quand même c’est pas juste. Moi j’aimerais bien que Maman me regarde le samedi aussi.

9

P’tit con

Voilà la photo de Leil cette semaine.

limou

Une heure qu’ils roulent, sans se dire un mot. Il est plongé dans son journal. La page de la bourse qui lui fait de temps en temps hausser les sourcils ou marmonner quelques mots incompréhensibles. Lui, il conduit. Heureux simplement de cela. Rouler à pleine vitesse sur cette autoroute. Le plaisir aurait été plus grand s’il était seul mais, il sait qu’il ne sera pas gêné par la conversation de son père. D’ailleurs, a-t-il déjà eu une conversation avec son père ? Pas qu’il s’en souvienne. Il a déjà mis un temps fou à connaître son prénom. Ceux qui lui sont donnés le plus souvent depuis son enfance sont « p’tit con », « fainéant » ou l’indémodable « bon à rien ». Quand on lui demande comment il s’appelle, il a toujours un petit moment de doute avant de réussir à prononcer : Louis.

A presque soixante ans, Louis est riche. Enfin, il le sera vraiment quand son passager ne sera plus là. Il aura alors plusieurs entreprises à diriger, deux ou trois maisons à habiter, un agenda bien rempli. Bref, une tonne d’ennuis qui devraient lui tomber dessus sans tarder. Son père n’est plus si vaillant. S’il a toujours le verbe haut, il a de plus en plus de peine à se déplacer. La canne qu’il prend depuis peu n’est qu’un signe de cette déchéance.

Louis sait qu’il se débarrassera de tout. Moins par incapacité à tout gérer (ça c’est ce que son père croit), que par manque d’envie.

Louis, ce qu’il veut, c’est profiter des petits instants. Lire, rêver, se promener, se faire des amis. Il veut pouvoir dire qu’il s’appelle Louis et non « p’tit con », « fainéant » ou « bon à rien ».

Alors, Louis ne dit rien quand son père, après avoir plié son journal, lui assène un « alors, encore en train de rêver ! Vraiment t’es bon à rien, tu t’intéresses à rien. Qu’est-ce que tu vas devenir ? »

Louis, il ne veut rien devenir. Il veut juste être.

6

Parenthèse

Leil a choisi cette photo cette semaine et ça m’a fait penser à ça :

Non, je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Dans le métro, on ne passe pas son temps à se regarder. On s’occupe. Chacun à sa manière. Sudoku, téléphone, livre. Au bout d’un petit moment, c’est vrai que je l’ai regardé, lui. Je me suis dit qu’avec l’étui de son instrument, il devait être sacrément embêté aux heures de pointe. A la station suivante, il y a eu deux ou trois autres musiciens qui sont montés. En y repensant,  c’était étrange mais, bon, c’est peut-être la ligne du Conservatoire.

Moi, je ne sais même pas où il est le Conservatoire dans cette ville. J’ai autre chose à penser chaque jour. Etre à l’heure pour mon train. Ne pas rater le bus. Arriver avant tout le monde dans les bureaux pour que tout soit prêt quand ils débarquent, si pressés qu’ils ne me voient même pas. Me montrer discrète toute la journée. Tout ça en pensant que le soir, je dois me dépêcher pour pouvoir retrouver les enfants sans trop de retard et libérer la baby-sitter, réfléchir à ce qu’il reste dans les placards parce qu’on est le 20 du mois et qu’à part des pâtes…

Mais, ce jour-là, le trajet, je ne l’ai pas vu passer. Ca a été un moment fantastique, pris au temps, en dehors du temps. Quand ça s’est arrêté, j’ai pensé que j’avais rêvé.C’était si beau. C’était juste comme ça pour nous faire plaisir. Nous faire un cadeau. Gratuitement. En échange de rien. Ca nous faisait plaisir à nous mais, ça se voyait qu’eux aussi ils étaient heureux.

Le lendemain, dans la rame, on a été plusieurs à se regarder et se sourire. On l’avait vécu, pour de vrai. Je crois que secrètement, on espérait que ça recommence. C’est comme ça qu’on a commencé à se parler avec Simon et Jeanne. Eux aussi ils avaient été là ce fameux jour. On n’a rien d’autre en commun et pourtant, maintenant, chaque matin, on se parle. Le trajet, chaque jour, est plus court, moins triste.

Le Conservatoire ? Non, je ne sais toujours pas où il est. Mais, c’est pas ça le plus important.

6

Deux

J’aime beaucoup la photo choisie par Leil cette semaine.

– « Tu as vu Maman, ça a bougé ! Y a un gros poisson j’suis sûr !

– Oui, mais, arrête de crier comme ça si tu veux qu’on le mange ce soir. »

Elle lui sourit. Ils étaient beaux tous les deux. Assis côte à côte devant la rivière. Paul avait toujours été le plus rapide. Premier né. Premier à marcher, à parler. Sans doute le premier à pêcher aujourd’hui !

Elle les aimait tant l’un et l’autre. Par leurs ressemblances, si évidentes et par leurs différences, plus subtiles. Il fallait bien les connaître pour distinguer Paul de son frère Lucas. Mais, elle après avoir passé neuf mois à les porter, les écouter, leur parler, elle était capable de savoir qui elle avait en face d’elle dans la seconde. Pourtant, ils ne lui rendaient pas la chose évidente. Inséparables comme il l’étaient, ils étaient toujours deux face à elle. Au réveil le matin, ils étaient deux dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Deux encore quand il fallait se dépêcher dans la salle de bains. Deux à se précipiter dans la voiture et à courir dans la cour de récréation. Deux à l’attendre le soir devant le portail de l’école.

Pourtant, c’était toujours Paul que les gens remarquaient. Sans doute parce qu’il était moins timide, plus loquace. Toujours ouvert sur les autres, le monde, curieux de tout. On ne lui parlait toujours que de lui. Lucas avait aussi ses côtés attachants mais sa discrétion le laissait en retrait et, bien souvent, il passait inaperçu. A bien y réfléchir, on ne lui parlait jamais des jumeaux mais toujours de Paul.

– « Maman, je crois qu’il est rentré chez lui le poisson. On fait pareil ?

– D’accord mon grand. Tu ranges ta canne à pêche et on y va. »

Le petit garçon prit son tee-shirt posé au sol, l’enfila. Il agrippa le morceau de bois qui lui tenait lieu de canne à pêche. D’un bond, il fut à côté d’elle et lui prit la main. Elle l’embrassa doucement sur le front et ils se mirent en marche sa petite main gauche dans sa main à droite.

Machinalement, elle laissa pendre sa main gauche comme si elle tenait la main d’un autre enfant. Elle avait toujours ce geste inconscient. Depuis 5 ans, elle promenait deux enfants, en surveillait deux, en choyait deux, en aimait deux. Peu importe que Lucas ne lui parle pas. Il souriait. Il était beau à l’image de son frère. Peu importe que son mari, sa mère, ses médecins lui disent que c’était normal d’être ainsi perturbée : on ne donne pas la vie et la mort le même jour sans conséquence.

Les jumeaux l’avaient habitée neuf mois à deux, ils continuaient à vivre en elle à deux.

3

Tonton Al

Une photo étrange choisit par Leil cette semaine.

-« Je te promets que tout est vrai.

– Je ne te crois pas. »

Elle n’avait pourtant pas menti. Elle l’avait aidé à venir jusque là. Il avaient marché dans un bois environnant avant de tomber sur ce lac. La vue état belle en ce dimanche d’automne. Les arbres aux teintes rouges, ocres et jaunes se reflétaient dans les eaux. Un soleil tiède réchauffait l’atmosphère de ce lieu qui aurait dû pourtant les glacer. Elle l’avait conduit là dans l’espoir qu’il cesse de l’appeler Jeanne.

Elle, elle s’appelait Manon. Elle était sa fille, elle n’avait que 8 ans. Jeanne, c’était sa soeur. Celle avec qui il avait partagé ses jeux d’enfance et qui était partie construire sa vie ailleurs bien loin de là. Mais, de ça, il ne se souvenait pas.

En fait, il ne se souvenait pas de grand-chose. Alors, elle avait espéré qu’en le conduisant là, au bord de ce lac, il se serait souvenu. Que certains souvenirs, les plus lointains, auraient émergé dans sa conscience embrumée. Que tonton Al, comme sa mère l’appelait, serait parti très loin.

Ils s’étaient approchés au plus près de l’eau en se tenant par la main, leurs doigts entrelacés. Un léger clapotis agitait la surface du lac. Elle s’était mise à parler. Elle avait raconté comment bien des années avant, elle n’était même pas née, un projet fou avait agité le village. Il s’agissait d’être à la pointe. Créer un barrage pour produire de l’électricité. On ne parlait pas encore d’énergie verte et pourtant c’était cela. L’idée était formidable mais elle exigeait le sacrifice d’une vingtaine de maisons nichées dans ce vallon. Cela avait été un choc. Elle se rappelait comment ses grands-parents, pourtant âgés, avaient les yeux embués de larmes en évoquant cela. Toute une partie de leur vie s’était retrouvée noyée sous les eaux de ce lac.

Toute une partie de sa vie à lui aussi. Alors, elle se disait qu’en voyant cela, l’émotion serait si forte que les souvenirs remonteraient. Qu’il l’appellerait Manon et la serrerait dans ses bras.

Il n’en fit rien, lui lâcha la main et repartit vers le bois. Elle sécha alors ses larmes, courut pour le rattraper et lui prit la main.

-« Tu viens Jeanne, on rentre, Papa et Maman vont s’inquiéter. »