Deux

J’aime beaucoup la photo choisie par Leil cette semaine.

– « Tu as vu Maman, ça a bougé ! Y a un gros poisson j’suis sûr !

– Oui, mais, arrête de crier comme ça si tu veux qu’on le mange ce soir. »

Elle lui sourit. Ils étaient beaux tous les deux. Assis côte à côte devant la rivière. Paul avait toujours été le plus rapide. Premier né. Premier à marcher, à parler. Sans doute le premier à pêcher aujourd’hui !

Elle les aimait tant l’un et l’autre. Par leurs ressemblances, si évidentes et par leurs différences, plus subtiles. Il fallait bien les connaître pour distinguer Paul de son frère Lucas. Mais, elle après avoir passé neuf mois à les porter, les écouter, leur parler, elle était capable de savoir qui elle avait en face d’elle dans la seconde. Pourtant, ils ne lui rendaient pas la chose évidente. Inséparables comme il l’étaient, ils étaient toujours deux face à elle. Au réveil le matin, ils étaient deux dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Deux encore quand il fallait se dépêcher dans la salle de bains. Deux à se précipiter dans la voiture et à courir dans la cour de récréation. Deux à l’attendre le soir devant le portail de l’école.

Pourtant, c’était toujours Paul que les gens remarquaient. Sans doute parce qu’il était moins timide, plus loquace. Toujours ouvert sur les autres, le monde, curieux de tout. On ne lui parlait toujours que de lui. Lucas avait aussi ses côtés attachants mais sa discrétion le laissait en retrait et, bien souvent, il passait inaperçu. A bien y réfléchir, on ne lui parlait jamais des jumeaux mais toujours de Paul.

– « Maman, je crois qu’il est rentré chez lui le poisson. On fait pareil ?

– D’accord mon grand. Tu ranges ta canne à pêche et on y va. »

Le petit garçon prit son tee-shirt posé au sol, l’enfila. Il agrippa le morceau de bois qui lui tenait lieu de canne à pêche. D’un bond, il fut à côté d’elle et lui prit la main. Elle l’embrassa doucement sur le front et ils se mirent en marche sa petite main gauche dans sa main à droite.

Machinalement, elle laissa pendre sa main gauche comme si elle tenait la main d’un autre enfant. Elle avait toujours ce geste inconscient. Depuis 5 ans, elle promenait deux enfants, en surveillait deux, en choyait deux, en aimait deux. Peu importe que Lucas ne lui parle pas. Il souriait. Il était beau à l’image de son frère. Peu importe que son mari, sa mère, ses médecins lui disent que c’était normal d’être ainsi perturbée : on ne donne pas la vie et la mort le même jour sans conséquence.

Les jumeaux l’avaient habitée neuf mois à deux, ils continuaient à vivre en elle à deux.

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