La mécanique… du coeur

Leil a déménagé et a choisi la photo d’un lieu pour mieux s’ancrer.

Cette photo ? C’est tout ce qui me reste de lui. Il rêvait de l’acheter cette péniche et la portait contre son coeur. Dans la poche de sa chemise l’hiver, bien au chaud sous son pull. Dans la poche de sa chemisette l’été. Jamais il n’oubliait de la retirer de sa cachette avant le lavage. Je n’ose imaginer ce qui serait arrivé si la machine à laver de ma mère l’avait réduite en miettes. Je pense qu’il aurait tué quelqu’un ! Non, je plaisante. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi doux, attentionné, attentif à ceux qu’il aimait, à ceux qui l’entouraient. Jamais un mot plus haut que l’autre. Toujours un sourire même quand celui d’en face ne le méritait pas.

Il avait travaillé dur toute sa vie, élevé seul ses six enfants. A l’heure de la retraite, il avait continué à les aider en s’occupant de nous, ses petits enfants. Il était mécanicien. Un bon. Un de ceux qui faisaient faire des kilomètres aux clients rien que pour qu’il jette un oeil sur le moteur de leur voiture. Lui et pas un autre. Même son patron était jaloux. A l’oreille, il savait deviner où était le problème et jamais il ne se trompait. S’il avait pu faire des études et développer ce don dans la médecine ou la chirurgie, il aurait fait des miracles et, probablement, fortune. Mais il est resté toujours un simple mécanicien. Avec un rêve caché dans la poche.

Il avait imaginé ouvrir un restaurant autrefois avec ma grand-mère. Un restaurant sur une péniche avec des concerts, des bals. Quand il était arrivé d’Algérie, il avait dû laisser ce rêve de côté. Il fallait d’abord s’installer. Puis le temps a passé, les enfants sont venus, grand-mère est partie. Il a fallu laissé le rêve dans la poche avec, parfois, le mouchoir par-dessus. Il n’empêche, je l’ai vu, quand il pensait que personne ne le regardait, sortir cette photo de sa poche et sourire. J’étais petite quand il me l’a montrée la première fois. Il m’a dit que c’était un endroit où grand-mère et lui allaient autrefois, il y a très longtemps. Il ne m’en a plus jamais reparlé. Quand j’ai vu cette photo la deuxième fois, c’était à l’hôpital, le jour de sa mort. Quand on lui a retiré son pyjama pour qu’il soit habillé par le personnel, elle est tombée cette photo un peu jaunie, un peu racornie et j’ai pleuré. C’était son rêve et bien plus que cela. C’était son passé, sa jeunesse. C’était grand-mère et leur amour.

J’aurais aimé y aller un jour avec lui. J’ai cherché. Elle existe toujours cette péniche. Elle a eu de multiples propriétaires. Elle a été souvent en vente. Il est toujours allé se renseigner. Un sourire aux lèvres. Un gentil monsieur m’a-t-on dit.

C’était mon grand-père. Je l’aimais.

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6 réflexions sur “La mécanique… du coeur

  1. Pingback: Larguer les amarres ! | Bric à Book

  2. Une bien belle histoire, émouvante et nostalgique. J’ai envie de voir le film qu’en en ferait. Merci pour ce beau moment de lecture qui m’a beaucoup remuée. Il doit y avoir quelque chose d’universel dans ton récit, moi aussi j’ai beaucoup aimé mon grand-père.

  3. Magnifique, ton texte, ça sonne tellement juste. Très beau personnage, Lilou et Mamidou ont raison, on a envie de le garder quelque part au chaud en soi tout près du coeur.

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