Au royaume de l’harmonie

Voici la photo que Leil avait élue cette semaine :

©Kot

Il était une fois un roi et une reine. Il vivaient dans un royaume où chaque sujet, petit ou grand, pauvre ou riche, jouait d’un instrument de musique . Que ce soit pour rythmer leur travail, se donner du courage avant de commencer une tâche ardue, déclarer leur flamme, calmer leur peine ou simplement par plaisir, ils jouaient. Tous aimaient la musique et personne n’aurait trouvé à redire à la mélodie du voisin même si parfois quelques couacs résonnaient.
Tous jouaient, tous sauf une personne. Depuis plusieurs années, la reine avait abandonné la musique. Plus jamais elle ne touchait au violon grâce auquel autrefois elle avait charmé le coeur du roi. Longtemps pourtant elle avait elle aussi accordé à son instrument des pouvoirs quasi-magiques. Elle lui avait confié ses peines, chuchoté ses espoirs, crié ses colères et l’instrument les transcrivait en sa propre langue, en un son inimitable que tous connaissaient dans le royaume. Mais, petit à petit, la reine avait laissé l’instrument dans son étui pour se retrancher dans sa chambre et pleurer chaque jour un peu plus. Elle avait une peine si lourde qui lui envahissait le coeur qu’elle ne trouvait plus la force de laisser à l’archet le soin de la consoler. Elle se sentait si seule sans petit prince ou petite princesse à jouer du triangle, du tambour ou de la trompette dans les vastes salles du palais…
Le roi, lui aussi était malheureux : son royaume était sans héritier, sa tendre épouse pleurait à longueur de journée. Pourtant, il continuait inlassablement à jouer du tuba, accentuant le chagrin de la reine par les tristes airs qu’il y soufflait chaque jour.
Pendant des années, le roi et la reine avaient convoqué les sorciers et sorcières, les mages et devins, les fées et mêmes les farfadets mais pas un d’eux n’avait pu soulager leur peine.
Un soir pourtant, alors que quelques mélodies flottaient doucement dans l’air d’été, un inconnu se présenta aux portes du palais. Il était jeune et portait sur son dos un coffre. Il frappa et demanda l’asile. Il disait venir d’un lointain royaume dans lequel la guerre faisait rage. On y avait délaissé les arts pour ne plus se consacrer qu’à celui de la guerre. Lui-même avait été obligé de combattre pour défendre le territoire de son père. Il y avait perdu son visage. Il était en effet terriblement laid. Dès qu’il ouvrait la bouche, il en sortait des sons discordants qui rendaient difficiles la compréhension de son discours.
Emue, la reine l’accueillit. Les malheurs de ce jeune homme l’éloignèrent un peu des siens et, lorsqu’il ouvrit le coffre qu’il portait sur le dos, l’accordéon dont il joua acheva de la charmer et de lui faire oublier toute tristesse.
Les jours passèrent. Le jeune homme s’était installé au palais. Les souverains le considéraient comme leur fils. Ils avaient oublié d’où il venait imaginant presque, lorsqu’il jouait, qu’il était né dans ce château. Nul dans le royaume n’y trouvait à redire. A dire, vrai, nul dans le royaume ne l’avait jamais vu ! Le « prince », puisque le roi souhaitait qu’on l’appelât ainsi, ne sortait de ses appartements qu’à la nuit tombée. Lorsqu’il paraissait à l’une des nombreuses fêtes qui animaient le palais, il se plaçait dans une sorte d’alcôve dont l’ombre masquait son visage et il jouait pour l’assemblée. Personne n’avait jamais entendu le son de sa voix, personne n’avait entraperçu ses traits. La qualité de son costume,  la légèreté de son jeu suffisaient pour que tous s’accordent à lui trouver une allure princière.
Le roi mourut de vieillesse, la reine ne tarda pas à le suivre et le jeune homme se vit confier les clés du royaume. Il lui fallait trouver une épouse.

Il avait remarqué une jeune fille très douce qui jouait du tambourin en dansant mais les lois du protocole lui interdisaient d’épouser une bergère. On lui présenta alors une jeune femme bien née qui soufflait dans une flûte sans beaucoup de succès. Résigné, il accepta de lui montrer son visage. Elle s’évanouit. Quand elle retrouva ses esprits elle menaça de se jeter dans les douves si on voulait lui faire prendre pour époux un tel monstre.
Effrayé par ses cris et ses menaces, le jeune homme se retrancha dans l’ombre. Il fit venir à son secours les sorciers et sorcières, les mages et devins, les fées et mêmes les farfadets. Mais ils furent tout aussi impuissants qu’ils l’avaient été autrefois. Il resta donc le prince sans visage.
Sans visage et sans épouse, il quitta le palais pour retrouver celle dont il était tombé amoureux. Mais, les années avaient passé alors qu’il tentait de devenir beau et, la jeune bergère en avait épousé un autre et donné naissance à un petit orchestre.
Seul, malheureux, le prince rentra au palais et resta dans son alcôve.
Il paraît qu’il y est toujours.

Même dans ce royaume de l’harmonie, les apparences étaient reines.

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11 réflexions sur “Au royaume de l’harmonie

  1. Ah mais j’ai adoré ! Pourquoi n’es-tu pas contente de toi ? J’aime beaucoup cette idée d’un royaume avec instruments de musique ! Et tout se tient, jusqu’à la dernière phrase qui reprend les deux thèmes développés dans ton conte.
    Non, vraiment j’aime beaucoup. Merci.

      • Peut-être en ajoutant alors une description terrible en ce jour d’Halloween du visage du monsieur sans visage ?

        Moi j’aime bien justement cette bascule des genres. Tu ne t’enfermes pas dans un style particulier. 😉

      • Merci ! Je crois que je préfère quand on imagine plutôt que lorsqu’on décrit. Imaginer sa « discordance  » dans ce monde d’harmonie. Et puis, je crois que je ne serais pas capable d’une description « gore »… 🙂

  2. Snif, snif,… J’aurais préféré qu’il retrouve sa bergère ou mieux qu’il fasse fi des lois du protocole et qu’il l’épouse… Mais bon… Belle histoire.. Totalement différente de Leil..
    Biz
    Lili

  3. Très très chouette comme récit… Tes mots nous transportent. Je t’embrasse et te souhaite une belle journée de Toussaint. Ici le soleil brille et c’est très agréable

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