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Gris

Voilà la photo choisie par Leil. Curieusement, c’est le gris qui m’a donné une idée.

©Kot

Je sais que tu es là. Il suffirait que je traverse la chaussée, que je marche quelques mètres, que je pousse la porte battante. Je monterais doucement les deux étages de cet hôtel. J’ouvrirais la porte 24 et je te surprendrais dans ses bras.

Je n’en ferai rien.

Cela serait trop simple et me ferait tomber dans les clichés du mari trompé. Cris, pleurs, scènes.

Je le sais depuis des mois et toi tu ne sais rien.

Je souffre chaque jour davantage de perdre ce que j’ai de plus cher au monde. TOI.

Tu ne te rends compte de rien. Trop fière de ce nouveau Bonheur. Trop occupée à te parer et t’apprêter pour l’autre. Je ne sais rien de lui. Je ne veux pas le connaître ni même voir son visage. Il est celui qui a amené le gris dans ma vie.

Avant, j’avais confiance. Rien ne pouvait m’arriver. Tu étais à mes côtés et tout était simple. Tu savais rendre léger le moindre événement du quotidien. Je faisais confiance à la vie. Vendre mes pots de peinture me semblait merveilleux. J’apportais aux autres un peu de l’univers coloré que tu laissais partout sur ton passage et qui avait réussi à m’imprégner. Tu m’appelais ton « marchand d’arc-en-ciel ».

Aujourd’hui tout est gris. Terne. Sans odeur. Sans saveur. Vide.

Alors, j’ai choisi de te punir.

Le tuer ? Trop simple et surtout trop rapide. Je veux te rendre la monnaie de ta pièce. Faire en sorte que chacune de tes journées soit moins lumineuse. J’ai commencé par des détails.

Les boucles d’oreille en vermeil héritées de ta grand-mère. Tu y tenais tant : disparues. Elles doivent voyager dans les égouts.

L’écharpe en soie, souvenir de notre voyage à Venise. « Si merveilleuse : comme notre amour », disais-tu. Malencontreusement abîmée par le pressing.

Ton chat, Merlin, si câlin, si joueur. Un saut par la fenêtre de notre troisième étage ne lui a pas plu.

Il me reste tant de choses dont je dois te priver. Pour l’instant, tout à ton amour, tu n’as taxé ces pertes que de détails. Tu as versé quelques larmes pour Merlin mais elles n’ont pas laissé de traces très longtemps sur tes joues.

Chacun de tes rendez-vous signera une nouvelle disparition.

Le pire ? Cela ne me console pas.

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