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Désaccords imparfaits, Jonathan Coe

24 mai

Fan absolue de Jonathan Coe, j’ai lu avec plaisir ce recueil de 4 nouvelles publié au printemps.

Il le dit lui-même, la forme courte imposée par la nouvelle n’est pas sa tasse de thé :

«  Il ne m’est pas facile de faire court (…) Ce qui m’attire, dans la fiction, c’est plutôt la complexité, le panorama, et chez moi, il est plus fréquent que les idées nées sous forme de nouvelles, comme  La Maison du sommeil, prennent l’épaisseur d’un roman. »

Néanmoins, ces 4 récits sont de petits bijoux bien différents par leur intrigue et, pourtant, portés par des thématiques communes.

Pour les dégager, il convient de commencer par le dernier texte qui est le journal d’une obsession. Comment Jonathan Coe a-t-il centré toute une partie de sa vie sur un film, La vie privée de Sherlock Holmes. Ce long métrage marqué par les coupes, les disparitions met en place le thème central des textes : l’absence.

En effet, dans les trois autres nouvelles, il y a toujours un vide, un creux à combler pour les personnages. Ils sont en prise avec un fantôme, un rêve avorté ou encore un amour perdu.

On lit ces textes, on s’attache à certains personnages (ma préférence va au compositeur de la deuxième nouvelle) et on aurait sans doute aimé que l’histoire prenne plus d’ampleur, que l’on puisse rester encore quelques temps avec ces êtres.

L’humour n’est quant à lui pas absent de ces nouvelles. Il suffit de penser à la 3ème dans laquelle on assiste à un festival du film gore.

Coe maîtrise tous les registres et le premier texte lui permet de mettre en place une atmosphère fantastique qui nous fait douter jusqu’à la dernière ligne.

Vivement le prochain Jonathan Coe !

Les Adieux à la reine

19 avr

Je n’ai pu voir le film de Benoît Jacquot mais, j’avais très envie de connaître l’histoire qui y était racontée.

Je me suis donc précipitée sur le roman de Chantal Thomas dont j’avais beaucoup aimé Le Testament d’Olympe. Je n’ai pas été déçue et ces quelques heures de lecture m’ont transportée à Versailles en Juillet 1789.

On suit Mme Laborde, lectrice de Marie-Antoinette. Elle relate les événements qui se passent au château alors que dehors le peuple se soulève et vient de prendre la Bastille. Les nobles essaient de fuir Versailles ou au contraire de s’y réfugier. On assiste alors à la décomposition de tout ce qui fut faste, apparence et superficialité. Les masques tombent et plus personne ne craint de montrer son vrai visage, ses failles et ses faiblesses.

Chantal Thomas imagine une scène très belle dans laquelle Marie-Antoinette, en pleine nuit, essaie de trouver du soutien et du réconfort auprès de ses amis et ne trouve que portes closes. Elle se blesse alors les doigts sur les cadenas avant de s’enfuir dans une galerie des Glaces déserte. Pour une fois, la première, la reine est seule. Nul ne l’annonce, ne la précède ou ne la suit.

Il y a également un passage où la lectrice de la reine assiste à la conversation de deux gardes des appartements du Roi. Eux qui jusque là étaient muets se font critiques. Ils avouent leur haine de la Reine, leur mépris des nobles sans retenue et avec beaucoup de violence.

Il y a également des personnages attachants comme le gardien du zoo de Versailles ou encore l’historiographe du roi.

Tout est détaillé : le protocole, le décor, les vêtements, les personnages, les fonctions. On est à Versailles tant la précision est au rendez-vous.

Ce qui nous est raconté ici c’est un moment d’Histoire où le temps, tout en s’accélérant, est aussi suspendu dans un château où l’on ne peut se réfugier puisqu’il n’est jamais fermé.

Un très beau roman.

Samba pour la France de Delphine Coulin

6 mar

Voilà un roman magnifique.

Samba débarque en France plein d’espoir. La patrie des droits de l’homme l’accueillera sûrement à bras ouverts, lui permettra de réaliser ses rêves, d’aider les siens restés au pays. Lui qui parle français depuis toujours, qui a obtenu son bac, comment pourrait-il échouer dans cet Eldorado ?

Après 10 ans passés sur le territoire, Samba va à la préfecture et y est arrêté. Lui qui vit honnêtement, qui paie ses impôts, qui sait se montrer discret et travailleur, il est traité alors comme un moins que rien.

A l’aide de bénévoles, il est libéré mais, rien n’est gagné. Il lui faudra chaque jour faire preuve de ruse, de mensonge pour échapper à ce qui l’attend : un retour forcé au pays.

Delphine Coulin peint admirablement la vie de ces hommes et ces femmes qui se battent pour rester sur un territoire qui ne veut pas d’eux, une France “rassise” comme le dit l’oncle de Samba. Tous ces personnages sont emplis de rêves qu’ils devront peu à peu délaisser, perdre pour tenter d’avancer. Elle dit aussi la violence, les viols, les persécutions, la misère que ces hommes et ces femmes ont connus dans leur pays d’origine. Elle ne tait rien des crimes commis par certains passeurs. Elle met en lumière ceux qui doivent se taire, travailler la nuit, dans l’ombre pour que tout fonctionne autour d’eux mais pas pour eux.

Ce roman est à lire absolument.

“Lorsqu’il avait été enfin seul, et libre, en descendant de l’autocar qui l’avait emmené du sud de l’Espagne au nord de la France, Samba avait regardé autour de lui et c’était la France, c’était Paris, alors il avait marché, marché le long des bâtiments du passé. Ses chaussures étaient minables et trouées, mais le ciel était jaune, les murs brillaient dans la lumière du soleil qui tombait, et il était au centre du monde. Il savait que cela ne durerait peut-être pas, mais il était heureux d’être là, et cela rendait ces minutes encore plus précieuses.

Dix ans plus tard, il était toujours ébloui par la lumière des quais.

Même derrière les barreaux, même les menottes aux poignets, il aimait la France.

C’était un patriote.”

Le héron de Guernica d’Antoine Choplin

14 fév

Voilà un roman que l’on dévore d’une traite. Il est court et lorsqu’on l’achève on se dit qu’on aurait aimé suivre le personnage plus longtemps. Mais, en même temps, cette brièveté lui convient parfaitement.

Basilio est un jeune homme plutôt pauvre. Il rend service dans des fermes, loge chez Maria, est amoureux de Célestina. Basilio a surtout une obsession : peindre les hérons qui gîtent dans le marais tout près de Guernica. C’est d’ailleurs là qu’il se trouve lorsque la ville est bombardée. Il vient tout juste de quitter le marché et il essaie de coller au plus près de la réalité dans son dessin : faire en sorte que le héron du papier et celui du marais ne fassent plus qu’un.

Mais comment peindre après ? Une fois que l’on a vu l’horreur, que l’on a perdu ce que l’on aimait, que l’on a touché la mort ?

Comment peindre quand on n’a rien vu ? Basilio ne comprend pas comment Picasso a pu retranscrire sur une toile des événements dont il n’a pas été le témoin direct, lui qui n’a touché l’horreur de Guernica qu’à travers les photos parues dans les journaux.

Ce roman est donc tout à la fois une réflexion sur l’art, sur la vie, sur l’amour. Un roman d’apprentissage également pour le jeune Basilio qui va grandir en quelques instants.

J’ai adoré ce roman qui donne à voir Guernica. Les passages concernant le bombardement font évidemment écho au tableau de Picasso et l’on voit les taureaux, les chevaux, les femmes et les enfants unis dans la même douleur, la même horreur.

J’ai été touchée par Basilio qui ne sait comment dire la perte de l’être aimé mais préfère évoquer une chemise.

Un roman à lire absolument. Sans se précipiter, en savourant chaque mot, jusqu’au moindre battement d’aile d’un héron.

Rosalie Blum, tome 1

3 fév

Vincent est trentenaire, coiffeur. Sa petite amie est partie à Paris et sa vie est rythmée par les coups de fil qu’il lui passe, son travail, les discussions avec son cosuin et les visites chez sa vieille maman. Banale à l’extrême.

Un jour, il croise une femme et une impression de “déjà-vu” le saisit. Il la suit et découvre son nom sur la boîte aux lettres : Rosalie Blum. Il se met alors à l’espionner, à vivre à son rythme, à fréquenter des lieux dont il ne soupçonnait même pas l’existence, à se cultiver. Il va même jusqu’à voler ses poubelles et se déguiser. On découvre alors la vie de cette jeune femme solitaire qui sort beaucoup, va au musée, chante dans une chorale.

Vincent délaisse peu à peu sa mère et son cousin, il rompt avec sa petite amie. Il prend conscience de la banalité de son existence et de sa vacuité.

Lorsque la B.D. s’achève, Vincent reçoit un coup de fil à son salon de coiffure : Rosalie Blum aimerait un rendez-vous !…

J’ai adoré cette B.D.. Tout m’a plu : le dessin, l’histoire, les personnages. J’aime beaucoup la mère de Vincent, vieille femme indigne et possessive qui vit sa vie à travers des poupées qu’elle maltraite pour mieux les sauver et endosser le beau rôle. Rosalie est mystérieuse à souhait. Quant à Vincent, il évolue énormément au fil de ce premier tome.

A lire absolument !

BD publiée chez Actes Sud BD.

Mr Peanut d’Adam Ross

2 fév

David Pepin aime sa femme mais, chaque nuit,  il se met à rêver de sa mort.

Lorsqu’elle meurt brutalement, c’est David qui avertit la police. Cette mort soudaine apparaît d’abord comme un suicide : Alice était allergique aux cacahuètes et pourtant elle en aurait avalé une pleine poignée. Cependant la police va se pencher sur ce couple atypique, guetter leurs fêlures, leurs rancoeurs, leurs souffrances et, bien vite, soupçonner David de meurtre. Celui-ci se sent de toute façon coupable : coupable d’avoir rêvé sa mort, coupable n’avoir pas su l’éviter.

Les deux policiers chargé de l’enquête connaissent aussi des vies de couple difficiles. L’un voit sa femme refuser de quitter son lit du jour au lendemain, l’autre fut un temps soupçonné du meurtre de la sienne.

Le roman est donc l’occasion d’une plongée dans la vie de ces trois couples, faisant apparaître au grand jour ce qui n’est d’habitude que secret d’alcôves.

Un roman drôle parfois mais surtout très sombre pessimiste et noir. J’avoue avoir trouvé certains passages vraiment très durs. Cela commence comme un roman policier mais devient très vite une enquête sur les difficultés de vivre à deux, de survivre au quotidien et à la routine.

Roman publié chez 10/18.

Tes yeux bleus occupent mon esprit

20 déc

Grâce au partenariat de Libfly avec deux éditeurs , j’ai pu recevoir ce très beau roman.

J’avoue, je l’ai choisi pour son titre qui m’a intriguée et pour son texte de 4ème de couverture qui m’a amusée :

« Avant d’apprendre la profession de son père, j’étais prêt à me damner, à devenir daltonien. À inventer de l’iris vert dans le bleu de son regard ! J’étais prêt à tout accepter, tout admettre. Tout mais pas un militaire ! Pas un officier ennemi alors que les frères se battent, les mains presque nues, face à une puissance surarmée ! Au maquis ou en prison, ils meurent par dizaines depuis quatre ans, pour reconquérir notre dignité bafouée. »

Voilà le ton est donné. Je n’ai pas été déçue. Au contraire !

On suit, à travers ce roman d’apprentissage, le jeune Salim. Sa naissance le voue à devenir berger en Algérie mais, ses aptitudes lui feront connaître un autre chemin. Grâce à un instituteur, il découvrira la langue et la culture française. L’école sera aussi le lieu de rencontres amoureuses. Les yeux bleus d’une jeune élève française, la gentillesse d’une maîtresse. Tout est prétexte à progresser, à faire des efforts, à se démarquer. On le suit dans sa découverte des méandres de la langue française et ses fautes sont savoureuses, on adore “la nisette” ou encore “les cours de champs”. Amoureux, il réinvente des contes pour mieux séduire une jeune bergère. Plus tard, sa passion pour Brigitte Bardot le conduira à monter un trafic de bande-dessinées et de bonbons !

A l’image des souvenirs de Marcel Pagnol dans La Gloire de mon père, on est ravi d’accompagner Salim dans toute sa candeur.

Mais le roman est aussi l’occasion de peindre l’Algérie au moment de la guerre d’indépendance à travers les yeux d’un petit garçon. Il tente de comprendre la situation des siens, des Français, de prendre aprti. Il explique certains termes comme “fellaga”, “moudjahidin” en fonction de ce qu’il vit, de ce qu’il connaît.

C’est un roman que j’ai adoré et j’aurais aimé accompagner Salim un peu plus longtemps.

Roman publié chez Elyzad.

Des vies d’oiseaux de Véronique Ovaldé

15 déc

Des inconnus pénètrent dans de riches villas et y font un court séjour pendant que les propriétaires sont en vacances. Ils profitent des lieux mais ne saccagent rien, ne volent rien, si ce n’est la nourriture qu’ils y consomment.

Gustavo Izzara appelle la police suite à l’occupation de sa demeure. Le lieutenant Taïbo est chargé de l’enquête. C’est un policier aux méthodes et à l’allure peu ordinaires. Il noue des liens avec Madame Izzara qui ne supporte plus sa vie, son mari, sa villa. Il lui semble y être enterrée vive.

Au fur et à mesure de son enqête, Taïbo va découvrir le secret de la famille Izzara. Ils ont une fille qui a tout quitté pour vivre une relation aevc un jeune homme qui n’est pas de leur milieu. C’est sans doute elle qui a occupé les lieux durant l’absence de ses parents.

Le roman se construit donc autour de ses couples qui se font et se défont. Du passé qui resurgit et sur lequel il faut construire du neuf.

On retrouve des thèmes qui étaient déjà présents dans Ce que sais de Vera Candida : la maison qui se fissure à l’image de ses propriétaires, l’amour, le couple, la mer, le passé, la liberté…

J’ai beaucoup aimé ce roman que j’ai préféré au précédent.

J’ai aimé écouter la petite musique de Véronique Ovaldé et me laisser bercer par se douce mélancolie.

Opium Poppy d’Hubert Haddad

2 nov

Le personnage principal de ce roman, un enfant, n’a pas de nom ou, plus exactement, il porte le nom d’un autre : Alam. On découvrira plus tard qu’il s’agit de son frère aîné. Petit paysan afghan, il est surnommé dans son village “L’Evanoui” et l’événement qui est la cause de ce sobriquet est une honte pour la famille. Il est élevé entre la guerre et le trafic d’opium dans la plus grande pauvreté.

Le conflit disloquera sa famille. Il découvrira alors l’amour pour sa jolie voisine en ville. Mais, là encore, la guerre et la bêtise des hommes le traqueront et le pousseront à s’enfuir.

Sans papiers, sans identité il deviendra un enfant des égoûts, des squats et finira par arriver à Paris. Il s’échappera alors d’un centre pour mineurs et errera dans la Capitale, hébergé par quelques bonnes âmes, chassé par d’autres, accueilli par une droguée au visage de madone et au nom de fleur.

Le roman alterne les chapitres consacrés au passé et à l’enfance du jeune garçon dans son pays d’origine et ceux qui le suivent dans sa vie d’errance.

C’est une lecture difficile tant on ressent la souffrance d’Alam, son isolement, sa solitude. C’est un roman auquel on pense longtemps encore après l’avoir achevé.

Roman publié chez Zulma.

Tout, tout de suite de Morgan Sportès

26 oct

“Conte de faits” comme le dit l’auteur, reportage romancé… le statut de ce “roman” est difficile à cerner.

Pendant 400 pages, Mogan Sportès retrace l’itinéraire de ceux que l’on a nommés “le gang des barbares”. Comment et pourquoi ils en sont arrivés à séquestrer et tuer un jeune homme juif.

On suit mi-horrifié, mi-fasciné cette narration. Chaque chapitre commence par une citation. Extraits de presse, de chansons de rap, d’ouvrages théoriques sur la société du spectacle rythment ainsi la lecture et donne un éclairage nouveau à ces faits. On découvre alors à quel point l’inculture, l’incompréhension, la bêtise, l’absence de morale peuvent conduire aux raisonnements les plus absurdes et les plus tragiques.

J’ai été captivée par cette lecture. Certains passages sont évidemment difficiles à lire. Le décompte des jours de vie restant à Elie, le nombre de fois où l’on est passé à deux doigts de sa libération ou de l’arrestation des kidnappeurs, le fossé entre la réalité  et la façon dont les médias ont pu présenter ces jeunes (un gang, des pros de l’informatique !), tout cela reste en tête bien des jours après la fin de la lecture.

Un bémol cependant : parfois, Morgan Sportès emploie le vocabulaire de ces jeunes sans que cela soit vraiment fondé ou nécessaire.

Quatrième de couverture :

“Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. Ce livre est une autopsie : celle de nos sociétés saisies par la barbarie.
En 2006, après des mois de coups tordus et d’opérations avortées, une petite bande de banlieue enlève un jeune homme. La rançon exigée ne correspond en rien au milieu plutôt modeste dont ce dernier est issu. Mais le choix de ses agresseurs s’est porté sur lui parce que, en tant que Juif, il est supposé riche. Séquestré vingt-quatre jours, soumis à des brutalités, il est finalement assassiné.
Les auteurs de ce forfait sont chômeurs, livreurs de pizzas, lycéens, délinquants. Certains ont des enfants, d’autres sont encore mineurs. Mais la bande est soudée par cette obsession morbide : « Tout, tout de suite. »
Morgan Sportès a reconstitué pièce par pièce leur acte de démence. Sans s’autoriser le moindre jugement, il s’attache à restituer leurs dialogues confondants d’inconscience, à retracer leur parcours de fast-foods en cybercafés, de la cave glaciale où ils retiennent leur otage aux cabines téléphoniques d’où ils vocifèrent leurs menaces, dans une guerre psychologique avec la famille de la victime au désespoir et des policiers que cette affaire, devenue hautement « politique », met sur les dents.
Indigence intellectuelle et morale au milieu de l’indigence architecturale et culturelle : il n’y a pas de mot pour décrire l’effroyable vide que la société a laissé se creuser en son sein, et qui menace de l’aspirer tout entière. Pas de mot. Il fallait un roman.
Il y a vingt ans, Morgan Sportès signait L’appât, roman dont l’adaptation au cinéma par Bertrand Tavernier reçut l’Ours d’or à Berlin.”

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